Jeanne Petit
DNSEP Design
« Si le design tient compte de l'écologie, il devient aussitôt révolutionnaire1 », affirmait Victor Papanek il y a un demi-siècle déjà. C'est que par défaut, lorsqu'il ne se questionne pas sur les conditions de production et de consommation, le design serait un rouage essentiel de tous les systèmes économiques contemporains poussant à acheter toujours plus, et pour cela, à éliminer et jeter toujours plus également.
À l'encontre d'une telle conception du design, Jeanne Petit développe une matériaulogie, des gestes et une esthétique du glanage et du réemploi, pour créer des vêtements et autres objets textiles qui frappent par leur déballage coloré et par l'inventivité de leurs modes de façonnage, entre couture et sculpture : collage, nouage, tissage, assemblage...
Ces créations ne sont pas seulement vertueuses écologiquement, et séduisantes formellement. Leur véritable intérêt réside sans doute dans le fait de parvenir à combiner ces aspects avec une forme d'archivage et de démonstration de ce que produisent le capitalisme et la consommation à outrance. Ainsi les vêtements conçus par Jeanne Petit laissent-ils visibles, bien que par fragments, les marques ou logos de grandes enseignes, ainsi souvent que des contenants de la consommation : cabas, sacs en plastique, etc. En cela, il s'agit d'objets ambivalents, qui transcendent les rebuts ou les excédents du capitalisme sans jamais réellement les sublimer, mais plutôt en nous confrontant à leur place omniprésente dans nos vies.
Cette attention à ce qui est négligé, dégradé, voire occulté, fonde une préoccupation d'ordre politique et social, qui ne concerne pas seulement les matériaux et les objets, mais aussi les personnes. Ainsi plusieurs des réalisations de Jeanne Petit concernent-elles les personnes en situation d'emprisonnement (au travers de dessins et d'un ambitieux travail de documentation et d'enquête autour de ce qu'elle nomme les « situations cellulaires2 »), ou encore des parcours de migrants. Ainsi, l'une des créations textiles de Jeanne Petit, à mi-chemin entre harnais et gilet de sauvetage, est fièrement portée par Aboubacar Kaba, dans une vidéo au format portrait où celui-ci récite un extrait de son livre Mi-grand3, racontant sa traversée en mer pour arriver en France.
Dessins, créations textiles et vidéos ont ceci en commun pour Jeanne Petit que leurs processus de réalisation résultent de systèmes d’échange qui visent à donner voix et images aux personnes rencontrées. Qu'il s'agisse de les regarder ou de les utiliser, ces objets œuvrent ainsi contre les logiques d'invisibilisation des corps minorisés, dominés, réprimés, et contre la dissimulation de l'activité humaine et des processus économiques qui aboutissent à ce que Marx nommait le fétichisme de la marchandise4.
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[1] ↩ Victor Papanek, « Consommation ostentatoire: design et environnement. Population, faim et environnement 'designé' » (1971), in Alexandra Midal (éd.), Design, L'anthologie, 1841-2007, Genève, Head, 2013, p. 278.
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[2] ↩ Jeanne Petit, Situations cellulaires, Espaces produits / espaces vécus, mémoire de Dnsep, ebabx, 2025.
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[3] ↩ Aboubacar Kaba, Mi-grand, Linxe, éd. Plume libre, 2023.
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[4] ↩ Voir Karl Marx, « La marchandise », Le Capital, t. 1, 1867.
Crédits :
Texte : Jérôme Dupeyrat, critique d’art et chercheur, membre du jury de diplôme (design)
Photos : ©iso.ebabx