Victor Chavot
DNSEP Art
« Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose, mais j'ai l'impression que la moitié de ma vie, les événements les plus importants de ma vie, se déroulent maintenant sur un écran. Je me fais des amis, j'en perds, je tombe amoureux, je perds des êtres chers, je monte des projets, je collabore, je me bats et je débats ». Ce sont les mots du cinéaste et producteur russo kazakh Timur Bekmambetov. Bekmambetov est un défenseur passionné du screen life, une technologie en plein essor qui permet de raconter des histoires du quotidien à travers le prisme des écrans d’ordinateur ou autres téléphones et tablettes. Il ajoute ceci : « mais le plus important, c’est que je fais des choix moraux en ligne, car dire la vérité ou mentir est une grande partie de ce qui s’y passe. Et on ne peut pas vraiment comprendre le monde d'aujourd'hui et ni le relier aux personnes qui l’habitent sans considérer leurs écrans ». Bekmambetov décrit Screenlife comme le nouveau conte populaire, l'expression d'une expérience culturelle collective que nous, utilisateur·ices connecté·es à Internet, commençons seulement à comprendre. Lorsque dans son film откуда ты, Victor Chavot retrace le parcours d’un voyage réel à vélo au Kazakhstan en 2023, il utilise ses propres mots, ceux de son journal de bord, fragmentaires et poétiques, qu’il plaque sur le flux des interfaces de Google Maps. Les mots du vécu et de l’intime balayent ainsi l’opacité de paysages impersonnels et nouveaux, appréhendés par des machines, désincarnant davantage la projection du regard‑touriste dans un pays étranger. Dans un autre film, Ventilation Shut Down (2025), Victor Chavot choisit de juxtaposer la déambulation lissée de visites virtuelles d’abattoirs du collectif militant australien Farm Transparency Project aux images crues d’un autre collectif états‑unien DxE (Direct Action Everywhere) qui exposent la méthode d’extermination en question, suite à la défection d’employé·es pendant l’épidémie de Covid, où, pour se débarrasser de l’excédent de bestiaux, la température est montée au maximum, toutes ventilations éteintes. Sur les images on voit en caméra cachée les corps de milliers de cochons brûlés vifs à l’air chaud. À la fluidité magique et abstraite des déplacements dans la carte et dans les fermes‑usines répond la matérialité violente de trouvailles toujours plus ingénieuses en matière de meurtres de masse. Pour Rayons cassés (2026), Victor Chavot prend le prétexte d’une probable gueule de bois, pour refabriquer à partir d’images tirées d’Internet, la descente à vélo de sa soirée, et pour poser la question du déplacement, de la cartographie numérique et de la hiérarchisation des existences. La vidéo est présentée sur un écran GPS sur le guidon d’un vélo de route dans la salle d’exposition. Que signifie se déplacer lorsque chaque trajectoire est prédéterminée par un algorithme ? Lorsque le temps de parcours devient une marchandise ? Le capitalisme logistique a absorbé la route : il la contrôle, la mesure, la rentabilise. Selon Timur Bekmambetov, les cinéastes et les artistes ont la responsabilité de refléter et d'explorer les inquiétudes, les leçons et les règles qui émergent de cette époque marquée par des changements technologiques rapides. Les implications sur notre mode de vie actuel sont trop importantes pour être ignorées.
Crédits :
Texte : Lætitia Paviani, autrice et éditrice, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx