Zoë (Buard) Loiseau

DNSEP Art

La poétesse ne marche pas droit. Elle avance par erreurs successives — mais ces erreurs ouvrent des paysages que le bon chemin, la route correcte, celle des convenances, des évidences, de la pensée dominante, ne permettrait jamais de voir. « Je n’ai pas de méthode. Ce que j’ai, c’est du courage. » Chez Clarice Lispector, l’écriture ressemble à quelqu’un qui marche dans une forêt sans sentier. Elle insiste souvent sur le fait qu’elle ne sait pas où elle va — et que c’est précisément cela qui permet d’atteindre quelque chose de vrai. Lorsque Zoë part en Finlande, c’est avec l’envie de déconstruire le Finnish dream vanté par les médias étrangers et qui ne correspond en rien à la gestion réelle de l’économie de ses paysages ni à l’exploitation des travailleureus·es thaïlandais·es qui en ramassent les baies. Ce voyage lui apportera, si ce n’est des réponses logiques, une autre forme de vérité. La vieille racine latine errare (se tromper / errer) prendra tout son sens. Une autre poète, Gertrude Stein, elle, refuse la phrase qui marche droit. Dans Tender Buttons, Stein brise volontairement la logique syntaxique. Les phrases semblent tourner autour des objets, répéter, dévier : « A kind in glass and a cousin, a spectacle and nothing strange. » La phrase ne « va » nulle part de façon classique. Stein disait souvent qu’elle voulait écrire comme la pensée se produit réellement : par retours, répétitions, déplacements. C’est une écriture qui erre dans la langue. Zoë reviendra de Finlande avec beaucoup de toute cette écriture circulaire, digressive, associative et corporelle, ces images, ces mouvements, ces notes, qu'elle restituera dans un film, Suomi + I = ???. Une écriture documentaire qui se promène, qui regarde et écoute.

Sur la scène du théâtre de l’Atelier des Marches au Bouscat, Zoë active cette poésie des détours, des répétitions, des déplacements, et du courage. Son corps nu, et derrière lui le visage d’un joueur de flûte sur un écran géant, manipule une grande balançoire déroutante, faite de restes de décors fabriqués par ses parents, ne rien rajouter, utiliser ce qui était déjà là, depuis longtemps, puis elle chausse des sabots, aux mains, et elle les cogne l’un contre l’autre pour marquer le rythme d’un karaoké qu’elle dit désastreux. C’est une errance amoureuse sur le travail, explique-t-elle. Le titre de ce projet créé en résidence avec la Compagnie Les Marches de l’été, porte le titre de Labor of Love. Hélène Cixous utilise, elle, la digression comme colère. Dans Le Rire de la Méduse, Cixous affirme que les formes logiques et hiérarchisées de l’écriture ont longtemps été liées au pouvoir masculin. Elle propose une écriture qui déborde : « Écris-toi. Ton corps doit se faire entendre. » Cette écriture accepte les ruptures, les glissements, les associations imprévues. La digression devient une manière de désobéir à l’ordre du discours. Le mot « digression » qui vient du latin digredi, signifie littéralement « sortir du chemin ». De nombreuses autrices, en plus de celles citées plus haut, de Virginia Woolf à Chris Kraus en passant par Luce Irigaray et Maggie Nelson, ont ainsi été accusées de trop « quitter la route. » Des générations entières de femmes après elles ont répondu : oui et alors ? Aujourd’hui on confirme : oui et tant mieux !

Crédits :
Texte : Lætitia Paviani, autrice et éditrice, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx

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