Alexandre Ducreux
DNSEP Art
Dans une grande salle baignée de lumière, une étoile Michelin trône, accrochée excessivement haut, « comme une prise d’escalade ». Une œuvre en porcelaine coulée à partir d’un bocal Le Parfait, orné de sa collerette en métal, est hissée sur un socle rustique à hauteur d’œil, « comme dans une bijouterie ». Une caméra de surveillance est braquée sur la place Saint‑Michel et retransmet les images en direct sur un écran près de la porte d’entrée. Des photographies d’outils, de machines, ou de l’artiste au travail sont encadrées au mur. Une flûte et plus loin un champignon émergent de deux blocs de bois clair dont la base constitue le socle…
Des pérégrinations rituelles du week‑end sur les marchés aux puces jusqu’à la disposition des œuvres dans l’espace, le processus et l’expérimentation sont les colonnes vertébrales qui permettent à Alexandre Ducreux d’être dans une démarche lente, qui fait émerger les œuvres d’elles‑mêmes, et qu’il ne se charge « que de magnifier » à travers un accrochage parcimonieux.
Entre le fonctionnel et l’inutilisable, le registre se dessine. La presse en photo lui a servi à l’impression de son mémoire, l’appareil photo chiné aux puces a contribué aux images sur les murs, de même que la cocotte au fond brûlé par son histoire se transforme en percussion dans un ensemble de batterie qui ne sonnera jamais correctement, les baguettes nonchalamment jetées dans la bouteille de sauce tomate.
Ni l’usage ni les représentations ne sont ici le cœur du travail, on navigue dans les ambiguïtés. Depuis le soin de la réalisation et le grand respect des objets, le sérieux s’effrite en blague potache. La rencontre entre deux sujets génère ainsi des contextes de création dont Alexandre Ducreux s’empare à la volée : l’escalade et la musique, le travail du bois et la flûte, la taille de pierre et le quartier Saint-Michel...
La pratique artistique d’Alexandre Ducreux est ancrée dans la découverte du réel : chiner, cuisiner, tricoter, jouer de la musique, graver… Autant de techniques, de pratiques et de savoir‑faire dont les œuvres sont générées par des contextes précis.
L’exposition de travaux donne ainsi l’impression d’être peuplée de personnages‑objets abordés sous un angle quasi anthropomorphe, parlant de leur vie, de leur mort et parfois de leur résurrection.
L’artiste évoque d’ailleurs la « mémoire des usages », qui résonne avec son ouvrage de fin d’études, Mes objets et leur mort, dans lequel il remercie l’appareil Canon EOS 5, le massicot IDEAL ou le ZOOM H6, comme on remercierait des ami·es pour leur soutien. Tantôt érigés sur des socles à hauteur d’œil, au sol ou dans des témoignages photographiques plus mémoriels, les objets manufacturés et leurs ersatz dialoguent avec des objets sculpturaux plus travaillés. Et, bien sûr, la présence de nombreuses techniques dit aussi le goût pour la taille de pierre, le tricot, le travail de céramique, le bois, chacune d’elles étant intrinsèquement liée à des artisans dotés de savoir‑faire précis, avec lesquels l’artiste a tissé un lien fort. Les outils semblent ainsi devenir des sources de gourmandise et de curiosité dans les mains de l’artiste, qui les exploitera jusqu’au bout, dans un temps long d’observation et d’apprentissage avant de « passer à autre chose ». Next !
Crédits :
Texte : Maëla Bescond, directrice du centre d'art contemporain de Troyes, curator, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©Alexandre Ducreux