Moca Brochard
DNSEP Art
C’est un rapport au texte qui nous emporte immédiatement dans l’exposition des travaux de Moca Brochard, malgré l’hétérogénéité des médiums qui l’entourent, droit comme un I, déclamant des vers autobiographiques qui décrivent sa relation complexe au monde.
Il démarre par une performance : un texte, déclamé avec une neutralité sans concession. On devine la colère, l’émotion rentrée, au sein de ce statement que l’on retrouve en partie dans une œuvre brodée qui masque les fenêtres. « Gamin je n’avais pas le droit de jouer avec les garçons. Gamin je devais être une good girl. Alors j’ai embrassé le rôle, performé à la perfection ». Vient un acolyte, et tous deux s’agenouillent pour jouer aux échecs. Vulnérables dans le silence, le jeu stratégique devient une scène de domination douce, presque absurde. Les pièces du jeu sont en effet constituées d’ampoules de testostérone, que chaque joueur·euse brise en deux lorsque le coup est gagnant. Poker face.
Ce lien à l’identité qui évolue et s’émancipe se retrouve partout dans l’accrochage, et agit comme un contrechamp silencieux aux performances. L’artiste, qui assume entretenir un rapport ambigu à la performance du fait de sa voix et de son corps changeant, semble préoccupé par la trace. Ainsi les objets agissent dans une dimension performative et entretiennent un rapport au langage suggéré, souverain, mais déplacé.
Une paire de bottes en fourrure rose, ostentatoire, marque ainsi l’efficacité d’un récit autour du désir, du fétiche, et de l’absence. Des voiles couvrent les fenêtres, évoquant en respirant un lien à un support domestique et intime aussi bien qu’à la revendication assumée, tag intérieur brodé sur une peau secondaire.
Les phrases imposées en grand format évoquent clairement les assignations de genre, et les comportements imposés qui s’y afférents.
Un peu plus loin, discrètement, des figurant·e·s décousent des textes brodés sur leurs habits. Des écrans se parent de poèmes à la typographie science‑fictionnelle (« pourquoi ne sentons-nous pas l’odeur des corps qui s’accumulent ? »).
Les gestes sont simples, parfois répétitifs, et s’inscrivent dans une économie de moyens volontaire. Ils déplacent des formes familières — le jeu, le vêtement, le soin, le langage — vers des zones d’ambiguïté où se brouillent les frontières entre protection et contrôle, vulnérabilité et stratégie.
L’artiste évoque d’ailleurs la psychogénéalogie, comme un « bagage que l’on porte avec soi ». La métaphore est présente partout dans l’exposition des travaux, qui dégage une atmosphère à la mémoire persistante, insistante même.
Moca Brochard semble inscrire sa recherche autour de thématiques touchant à la colère, la fragilité et l’identité, comme autant d’outils critiques et d’espaces de résistance. Les questions abordées dans le travail et ses textes sont pensées comme des processus, qui mènent progressivement à se défaire de ce qui contraint, conformise, et mène aux injonctions les plus brusques. En témoigne le titre de son mémoire de fin d’études : Laisser - Exister - Avant que ça ne disparaisse.
Crédits :
Texte : Maëla Bescond, directrice du centre d'art contemporain de Troyes, curator, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx