Lucien Vegas
DNSEP Art
Fouiller dans une poubelle avec des gants de satin et de dentelle, c’est ça, le plaisir. Ce truc obscène et délicieux, entre le sale et le prétentieux. Les gants caressent les reliefs d’un monde qu’on n’ose pas nommer — miettes, peaux, vieilles choses encore tièdes du désir des autres. Et les gants farfouillent, iels cherchent, palpent et écrabouillent des fruits qui giclent, s’excitent à l’idée d’attraper quelque chose de vivant dans la pourriture. Et puis iels trouvent la peau de poisson — fine, visqueuse, brillante. On l’enroule autour du poignet. Elle adhère, elle pulse un peu. « Ça shine tellement » soupirent les gants. Bracelet d’ordure et de fête. On pense à Annie Sprinkle1. Megagasm dans 3, 2, 1… Le titre de la vidéo c’est Sunday morning (2025), on est là, on est bien, sur le parking d’un supermarché probablement. En tout cas dans une poubelle c’est sûr. Petite récup matinale. Pas de zoom arrière, on reste bien dedans. C’est de l’émotion pure. C’est gratis. Plein de tendresse comme tout plein de ses vidéos post-pornographiques aux titres toujours miam. Sinon que dire, franchement tout est aussi dans Crasse et paillettes2, le groupe de Lucien. Un duo. Des performances. Si vous tapez #poptraitre sur Soundcloud vous tomberez assurément sur la fraîcheur poétique de leur dernier album « Petits bouts d’ail moisis » (2026), « ça va vous faire péter la cabezaaaaa », ça dit en dessous (sur Instagram). C’est des « chansons d’amour et d’eau croupie. » Imaginez des grosses basses, et parfois des clochettes, avec des mots, des mots, des supers mots, mais je mets ici ceux de Pedro Lemebel pour voir. Écoutez. Ça fait un effet. « C'est de l'art amoureux, se répétait-elle infatigablement, respirant les vapeurs de mâle étrusque qu'exhalait ce champignon lunaire. Les femmes ne savent pas faire ça, s'imagina-t-elle, elles se contentent de sucer, alors que les folles exécutent une broderie chantante, jouent une symphonie. Les femmes ne font qu'aspirer, tandis que la bouche de lopette prépare la fiancée, lui envoie d'abord de la vapeur. La folle déguste d'abord, avant de laisser s'exprimer son sens lyrique dans le micro charnel qui diffuse sa libation radiophonique. C'est comme chanter, conclut-elle, interpréter pour Carlos un hymne d'amour qui s'adresse à son cœur. Mais il ne le saura jamais, confia-t-elle tristement à la poupée qu'elle tenait dans sa main et qui la regardait tendrement de son œil de cyclope. Carlos est bourré, il dort comme un loir, il ne saura jamais quel a été son meilleur cadeau d'anniversaire, dit-elle à la marionnette brune, embrassant avec une douceur de velours son petit méat en forme de bouche japonaise. Et, en guise de réponse, le pantin solidaire lui accorda une larme de verre pour lubrifier le chant asséché de sa solitude incomprise. » Oups, j’ai pas pu couper, fallait le prendre en entier (ce passage). « Je ne suis pas un pédé qui se fait passer pour un poète/Je n'ai pas besoin de masque/Voici mon visage/Je parle à travers ma différence », il dit encore, Lamebel, dans son poème Manifesto3. « Je défends ce que je suis/Je ne suis pas si bizarre que ça/Je flaire l’injustice/Et je me méfie de cette cueca démocratique. »
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[1] ↩ Voir les célèbres workshops vidéos d’Annie Sprinkle, dite la mama de la post-pornographie, Sluts and Goddesses (1991). L’objectif étant de banaliser les techniques sexuelles non conventionnelles issues de la pornographie et de la prostitution. Slut sex : ce que Sprinkle décrit comme « le côté sauvage et frénétique de la sexualité », un long numéro qui se termine par un « mégagasme », goddess sex, ce que Sprinkle appelle « le côté doux » du sexe ; la masturbation individuelle en groupe.
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[2] ↩ https://soundcloud.com/crassepaillettes/sets/petits-bouts-dail-moisis
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[3] ↩ Lemebel, Pedro. A Last Supper of Queer Apostles: Selected Essays (2025). Sélection et traduction en anglais par Gwendolyn Harper. La cueca c’est la danse nationale chilienne.
Crédits :
Texte : Lætitia Paviani, autrice et éditrice, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx