Siyu Chen
DNSEP Design
Un portail vers une dimension inconnue du métaverse, accueillant une « bibliothèque de l'âme » et un espace de méditation.
Une interface de dialogue composée d'une surface tactile, d'un combiné téléphonique et d'une protection en fourrure.
Un dispositif de captation vidéo semblant évoquer une créature tripode.
Un ancien appareil d'électromyographie converti en laboratoire musical.
Au travers de ces dispositifs et interfaces mêlant ressources high‑tech et archéologie des médias, Siyu Chen développe des expériences immersives « combin[ant] l'art narratif et l’interaction multi‑utilisateurs1 », dans le but d'établir des relations sociales et émotionnelles. Cette démarche de narration interactive, se déployant au travers d'objets et d'images (notamment une imagerie 3D fixe ou animée), vise à créer un espace thérapeutique pour des personnes atteintes de sclérose latérale amyotrophique, plus connue sous le nom de maladie de Charcot, une maladie neurodégénérative réputée incurable. Avec une approche complémentaire aux prises en charge pharmacologiques, il s'agit alors de designer des environnements de soin plus attentifs aux besoins quotidiens des patients et de leurs proches — considérés comme partie prenante du processus de soin —, et surtout de tenir compte du pouvoir réparateur d'une approche immersive combinant des facteurs tout à la fois psychologiques, sensoriels et cognitifs.
Le caractère spéculatif de cette démarche l'inscrit à certains égards dans le domaine du Design fiction, d'où un imaginaire formel largement puisé dans la SF (des récits d'Isaac Asimov aux films de Christopher Nolan). À l'instar de la science‑fiction, le Design fiction crée des objets spéculatifs et propose un contexte pour leur usage au travers de récits, en vue d'explorer de manière imaginative des potentialités futures2.
Mais là où le Design fiction engage souvent des réflexions critiques sur les modes de vie ou l'usage des technologies, et se fait pensée méta sur le Design en un sens élargi, l'approche de Siyu Chen, co‑construite en lien étroit avec une personne atteinte de la maladie de Charcot, vise une situation très précise, qui appelle des besoins concrets, et entend répondre à un manque dans l'approche actuelle des maladies et leur prise en charge par le système médical. De ce point de vue, elle pourrait également s'inscrire dans un Design social ou d'utilité publique, le pragmatisme et l'obligation de résultats en moins — non pas que ses propositions soient dénuées d'effets et d'utilité, mais dans le sens où elles s'autorisent à explorer des pistes incertaines.
À la croisée du Design social appliqué à la santé et du Design fiction ou du Design spéculatif, du Design d'auteur et d'un travail en co-construction, l'approche de Siyu Chen déplace ainsi les catégories prédéfinies — et parfois antagonistes — de son champ d'activité.
Crédits :
Texte : Jérôme Dupeyrat, critique d’art et chercheur, membre du jury de diplôme (design)
Photos : ©iso.ebabx