Irène Auburtin

DNSEP Design

À travers toutes les facettes de l'écriture, du dessin de lettres jusqu'à l'éditorialisation, Irène Auburtin place la langue — les langues — tout à la fois au centre et autour de son travail.

Cet intérêt pour le langage, sa matérialité et ses modalités de circulation, n'est pas sans objet ni autoréférentiel. Il est lié notamment à une volonté d'explorer les arcanes de la mémoire, des souvenirs, de leur perte, et de mettre en mots l'expérience du traumatisme et de la guérison. Loin de n’être qu’un simple moyen de communication entre les individus, le langage est en effet l’élément à partir duquel toute expérience humaine prend forme et signification : « Le milieu de la langue est ce à partir de quoi se déploie la totalité de notre expérience du monde », affirmait le philosophe Hans‑Georg Gadamer1. Si cette idée, qui se trouve au fondement de la pensée herméneutique, est en réalité discutable, les designers graphiques sont sans doute parmi les personnes les mieux placées pour en comprendre la portée et la signification, en prêtant toute leur attention non seulement à la dimension conceptuelle du langage, mais aussi à sa dimension sensible.

Les multiples expériences engagées par Irène Auburtin convergent dans l'écriture d'un ambitieux projet de saga littéraire, la Saga des traits d'union, une œuvre de science fiction amenée à réunir six cycles composés eux-mêmes de plusieurs tomes. Projet au long cours, celui ci était la matière même de son projet de diplôme en juin 2025. L'écriture de cette saga se fait parallèlement à la conception de son édition : mise en page du texte et du paratexte, conception des couvertures dessinées... On peut voir là une pratique d'écriture en designer : quand bien même le texte pourrait aussi exister à l'avenir en étant édité et mis en livre par d'autres, c'est d'emblée en se projetant dans des formes graphiques et éditoriales précises que l'autrice déploie ici sa fiction.

C'est que le langage n'existe pas sans véhicule, qu'il s'agisse de l'oralité, d'édition imprimée, ou encore d'objets textiles ou de médias numériques, également explorés par Irène Auburtin. À chaque vecteur ses spécificités et leurs effets sur le texte. Sur des banderoles ployant légèrement sous leur propre poids, le mouvement du tissu vient par exemple accompagner le tracé cursif des lettres tout en en perturbant la lecture du fait d'entailles réalisées dans le matériau. Ces objets donnent ainsi à lire des dictons en créole guyanais tout en mettant en scène leur effacement. Ici, le texte se fait aussi image. Ailleurs, comme sur les couvertures de livres ou dans un mémoire de DNSEP consacré à la notion de « facondes ruiniques2 », ce sont les images qui se textualisent, soit qu'elles contiennent des inscriptions, soit qu'elles prennent le relai — si ce n'est la place — du texte.

À travers ces expressions et ces diverses modalités d'apparition, textes et images ne se manifestent pas tant — ou pas seulement — comme des moyens d'enregistrement ou de fixation, que comme des témoins de la fugacité et de la contingence de nos expressions culturelles.


  1. [1] ↩ Hans‑Georg Gadamer, Vérité et méthode (1960), Paris, Le Seuil, 1976, p. 311.

  2. [2] ↩ Irène Auburtin, Facondes ruiniques, mémoire de Dnsep, ebabx, 2025.

Crédits :
Texte : Jérôme Dupeyrat, critique d’art et chercheur, membre du jury de diplôme (design)
Photos : ©iso.ebabx

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