Louis Castets

DNSEP Art

Ce jour‑là, le jour où on est entré dans le travail de Louis Castets, il y avait un texte placardé sur la porte de L’Ultra, la boîte de nuit gay près de l’ebabx. Un avertissement. Un poème. Un couteau finement ciselé et menaçant, dont la lame avait une forme de cœur. Avec son ombre peinte à travers ses mots, ça lui faisait comme un tatouage au poème, comme une émotion qui pique et qui va rester pour longtemps. Des mots guides, tendres et conflictuels : « Allonge‑toi dans l’herbe morte (…) Dans cet abri fait de ruines, tu peux t'échapper du monde extérieur (…) Fais confiance à toutes tes inquiétudes ». À L’Ultra, le désir tourne en boucle sur de lourdes basses, tout en simulant une liberté que le capitalisme tardif recycle chaque week‑end. Les corps cherchent une échappée collective mais ne trouvent qu’un présent perpétuel. C’est dans ce lieu de dépossession de soi et de perte de contrôle que Louis Castets a choisi d’installer le très beau film qu’il a créé pour son mémoire (Le Poison des digitales) et le corps collectif de ses autres œuvres (sculptures et peintures), chacune révélée à intervalles irréguliers par les faisceaux d’un stroboscope. Sur les trois écrans qui surplombent le bar, images et son du film diffusent en boucle leur grammaire mélancolique. Dans le reste de la salle, sombre et fracturée, les autres objets communiquent entre eux. Une paire d’ailes en acier, longues de 2,50m, gît au milieu de débris de verre. Everytime, c’est son nom. Des peintures aussi, des animaux, des biches, des lapins et des prothèses, d’autres membres de ce corps commun. Un lieu vide et rempli donc, par un manque d’absence ou un échec de présence, une entropie funeste, à l’instar de la notion d’omineux de Mark Fisher — citée par Louis parmi ses références. Un monde dystopique où se croisent générations et solitudes, un ballet de masculinités sous le spectre queer des affects et des néons. Le petit monde de ce club gay comme celui d’un plus vaste espace numérique sont traversés de ces désirs et de ces vulnérabilités, tantôt refuge et adrénaline, tantôt triste foire de l’intime. Dans le livret qui sert d’annexe au mémoire, Louis Castets dit en préambule : « Quand j’ai découvert l’espace des commentaires du vidéo‑clip de Stone in Focus d’Aphex Twin sur YouTube, j’ai été bouleversé. (…) Ce clip recueille à l’heure actuelle 15 000 commentaires ». C’est vrai, ces commentaires sont bouleversants. Pour son film, Le Poison des digitales, Louis Castets invente une romance entre Ally_76 et User_131269 rencontréS en ligne pendant une virée dans Minecraft. On file avec ces deux‑là, le long de l’une de ces relations para‑sociales dans des futurs promis par les nouvelles technologies — dans le livret Louis évoque le mouvement Solarpunk, le transhumanisme ou les digitalnomads —, ce genre de relation dit‑il où « une personne place toute son énergie, son temps et son intérêt émotionnel dans un personnage fictif ou qui n’a aucune idée de son existence ». Dans l’amour comme dans l’art, et partout en ligne, on trouve parfois le remède au poison. Il y a 6 jours, sous la vidéo, ce nouveau commentaire de @voochicky : « J'adore pouvoir revenir ici de temps en temps et découvrir tous ces fragments de vie. À tous ceux qui traversent une période difficile, sachez que vous n'êtes pas seuls et que les choses s’améliorent ».

Crédits :
Texte : Maëla Bescond, directrice du centre d'art contemporain de Troyes, curator, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx

Logo EBABX