Apolline Poirson

DNSEP Art

Dans la salle lumineuse, sont épinglées aux murs blancs, par de fines pointes d’acier peintes en rose, des feuilles de papier recyclé, faites à la main, de la taille d’une main, de couleur chair, teintées à l’argile rouge. Sur un autre mur, trois autres papiers recyclés, disons de la taille de torses, teintés de peaux d’oignons ou de pelures de grenades. Si les plus petites feuilles semblent muettes, mais sensiblement présentes, les trois plus grands papiers portent en eux un discret motif, peut-être un message ? Quelques pixels isolés d’une image plus grande ? Quelques points d’une histoire plus vaste ? Est-ce qu’en voulant trop s’approcher on se serait perdu ? Sur un troisième mur, un autre de ces papiers recyclés, de la taille d’un écran télé de taille moyenne. Cet écran est aussi épais et solide en son cœur, qu’il est libre sur ses bords. Dans la lumière de l’écran de papier, sont projetées des phrases comme « Egeria est sortie des souhaits ». Réactiver les nymphes est le titre de ce projet qui est en écriture permanente, qui donne corps aujourd’hui et fait parler pour demain, qui raconte un mythe, ses joies et ses aspirations.

Apolline est agenouillée et nous lit un texte à nous qui l’écoutons et aux autres tout autour. Elles sont presque une vingtaine, là, tout autour de nous. Silhouettes fantomatiques, légères sculptures, enfin d’autres diront des vases en papier, d’environ cinquante centimètres de haut. Des amphores, précisément. Dans la symbolique funéraire, l’enveloppe corporelle de l’âme. Les vases de papier d’Apolline Poirson n’ont pas de anses mais ne sont pas pour autant fabriqués d’un seul tenant. Une amphore signifie proprement instrument porté des deux côtés. Chaque moitié se tient à une autre. Faut-il y voir deux pratiques qui s’adossent l’une à l’autre, l’écriture et la sculpture peut-être ? Deux instruments qui façonnent leur contenu et délivrent un même baume, liqueur, jus, venin, gardé précieusement, transporté en fond de cale, puis porté à la lumière de main en main, de bouche à bouche.

Dans l’écriture d’Apolline Poirson, il est question de mythes millénaires autant que d’histoires courtes, du soleil qui revient toujours et des fruits nés de sa chaleur, de sensations que démultiplient sentiments et technicité. « Souvent j’ai moi-même l‘impression d’être un citron en plâtre » dit Ava, l’une des deux protagonistes de Fragile sono i miei desideri1. Il est question d’artifices, de possibles et d’imaginables, peut-être moins comme le stuc qui, plein de poudre de marbre, est dur et froid, plus pierre que plâtre, plutôt comme la gypserie provençale qui est plus légère, plus tendre et plus crayeuse au toucher, qui possède une grande finesse de ciselure mais qui est aussi plus fragile aux chocs et à l’humidité. Peut-être sinon comme la scagliola, de l’italien scaglia « écaille », une technique décorative qui imite le marbre et autres pierres précieuses à partir d’un mélange de sélénite, de colle et de pigments colorés. Coulée ou sculptée, polie puis cirée, cette combinaison de matières et de techniques — cette écriture — offre une texture complexe et permet d’obtenir des veinages et des couleurs… impossibles.


  1. [1] ↩ Titre du mémoire d’Apolline Poirson, 2025.

Crédits :
Texte : Lætitia Paviani, autrice et éditrice, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx

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