Byeong Jun So

DNSEP Art

Il y a dans le travail de Byeong Jun So un sentiment étrange, situé quelque part entre dystopie cynique et autofiction. L’exposition des travaux présentée ici, indissociable de son ouvrage de fin d’année Le cochon a vu le ciel dans l’eau stagnante, se déploie comme une traduction sculpturale d’un ensemble de contes que l’artiste a entièrement réécrits à partir des récits coréens de son enfance, d’observations précises de son quotidien et de ces instants où la réalité semble se fissurer. Ces scènes partagent ce que Mark Fisher qualifie de « bizarre » : « la présence soudaine de ce qui ne devrait pas être là ».

C’est précisément cette sensation qui traverse les sculptures de Byeong Jun So. Elles semblent apparaître dans l’espace comme des intrusions, apparues sous nos yeux pour nous interpeller. On entre alors dans une forme de pensée magique, où l’imaginaire devient une condition essentielle de l’expérience. Les œuvres ne se contentent pas d’illustrer un récit : elles ouvrent un espace où le monde ordinaire se trouble et laisse émerger une dimension plus ambiguë.

Si les sculptures peuvent parfaitement exister indépendamment du livre, le récit performé par l’artiste d’une vingtaine de minutes prolonge l’expérience. Il y déroule l’origine de son travail, convoque des références artistiques (Graciela Iturbide, Antony Gormley), mais aussi philosophiques, de Kant au bouddhisme en passant par Camus. Cette présentation rigoureuse et presque méthodique, contraste avec l’étrangeté des images qu’elle accompagne et révèle la précision d’une pensée qui articule narration, théorie et processus technique.
En filigrane, la notion de « bizarre » apparaît liée à l’expérience du déplacement et au sentiment d’étrangeté au monde. Les contes sont d’abord écrits en coréen et leur traduction constitue une étape du processus. La question devient alors : comment traduire l’expérience d’un léger décalage avec le réel, qu’il soit linguistique, social ou ontologique ? Comment rendre perceptible ce moment où l’on ne se sent plus tout à fait appartenir au cadre qui nous entoure ?

Les sculptures semblent constituer une tentative de réponse. L’artiste affirme vouloir s’émanciper du langage pour laisser les œuvres parler par elles‑mêmes, dans leur présence matérielle. Les formes qu’il produit sont intrigantes, parfois dérangeantes : surfaces à la fois lisses et molles, volumes brutalement sectionnés, visages démultipliés ou entassés, animaux difformes aux anatomies perturbées — trois narines, deux nez, des corps altérés. Ces fragments et déformations ouvrent un espace où l’imagination du spectateur est sollicitée, notamment par ces coupes hors cadre qui suggèrent plus qu’elles ne montrent.

Dans cette perspective, le « bizarre » chez Byeong Jun So peut aussi être lu comme une forme de déplacement proche de ce que la pensée queer a souvent décrit : un écart aux normes du visible et du pensable, une manière de faire apparaître ce qui dérange l’ordre établi des identités et des formes. Les corps hybrides, instables ou fragmentés qui peuplent ses sculptures ne sont pas seulement des figures d’étrangeté ; ils ouvrent un espace où l’altérité devient productive. En troublant les formes familières, l’artiste ne cherche pas tant à représenter une marginalité qu’à révéler la fragilité même des cadres qui définissent le normal. Ses œuvres deviennent ainsi des points de bascule : des objets où l’étrange, loin d’être une anomalie, apparaît comme un champ de possibilités, une façon, peut-être, d’élargir notre manière d’habiter le réel.

Crédits :
Texte : Maëla Bescond, directrice du centre d'art contemporain de Troyes, curator, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx

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