Medhi Chivaley
DNSEP Art
Le troisième jour des diplômes à l’ebabx, j’en étais à mon cinquième café. Moi, critique d’art le jour, magical girl la nuit — Critica Lunatic, pour vous servir — j’étais venue distribuer des sourires polis et des jugements passif‑agressifs sur des installations intitulées Silence IV (variante humide) 1. Puis je l’ai sentie. Une vibration cosmique. Un frisson dans mon diadème critique Swarovski. Une énergie scintillante entre deux vidéos. Elle était là. Cheveux longs et noirs arrangés en chignon. Baskets cool. Elle s’appelait Medhi. Elle faisait semblant de parler « d’écosystème narratif », mais autour d’elle, l’air crépitait. Littéralement. Il y avait des petites étincelles dans ses cheveux. Je me suis approchée de l’une de ses vidéos où on voyait un train passer et dont le texte lancinant parlait de déplacements. « Je déteste les déplacements », c’était la voix de Medhi. Et puis l’image se brouillait en milliers de pixels. « Pour les vidéos, je réalise le montage avec mes images et une fois que j'arrive à un résultat satisfaisant, j’utilise ma Nintendo DS pour créer l'effet pixelisé en reprenant chaque image du passage à numériser en photo ».
— Votre travail explore la tension entre chaos et… oh mon dieu ce sont des perles à repasser les papillons là ?
Elle pâlit.
— Chut.
Trop tard.
Un membre du jury fulminait dans son coin. Un homme qui pensait que « métaverse » était un courant artistique. Soudain, le ciel s’assombrit. Une entité surgit du projecteur principal : le Monstre de la Critique Pure, incarnation démoniaque des commentaires YouTube anonymes.
— C’est vide ! C’est prétentieux ! Ma nièce de 4 ans ferait mieux ! ET… ET TOUS LES POSTERS SONT DE TRAVERS !
Les étudiant·es hurlaient.
Les membres du jury hurlaient. Les profs hurlaient. Tous les projecteurs éclatèrent sauf un, dont le faisceau de lumière tremblotante forma au mur le mot « ANGST ».
Medhi me regarda.
Je hochai la tête.
— Diplôme validé. Transformation autorisée.
Elle lança son élastique à cheveux en l’air.
— Palette Chromatique, Métamorphose !
Uniforme irisé. Rubans en forme de pinceaux. Sceptre‑pincette et Calor Ultragliss. Elle flotta à un mètre du sol en criant :
— Au nom de l’esthétique sincère, moi Lacryma, je passe et repaaaasse !
Je soupirai, fière.
À deux, nous avons contreargumenté la créature à coups de références théoriques et de paillettes énergétiques.
— L’art n’a pas à être comme vous l’imaginez ! lança Medhi‑Lacryma.
— NI DROIT ! ajoutai-je.
BOOM.
Le monstre explosa en une pluie de likes bienveillants.
Le soleil revint. Les personnes présentes applaudirent, croyant à une « performance immersive critique du système académique ».
Medhi retomba au sol, décoiffée.
— Je voulais juste exposer mes vidéos et mes perles…
Je lui tendis ma carte scintillante.2
— Bienvenue dans la double vie, ma chère. Et « félicitations » pour ton diplôme ;)
Elle sourit.
Au même moment dans un laboratoire d'entomologie
Jour 34. Note : « La métamorphose est si radicale que le papillon a presque changé de lieu et de réalité pour naître ». Le chercheur — lui aussi une magical girl — encore surpris par l’enregistrement de la vidéo qui lui servait à observer la percée de la chrysalide qu’il étudiait, en aurait presque ri. Sur les images on voyait bien l’explosion du cocon. Puis rien. Rien n’était tombé. Rien n’avait rampé pour s’en sortir. Ce n’est que des heures plus tard, qu’il avait retrouvé, à l’extrémité opposée de la pièce, le magnifique imago aux ailes fraîchement déployées qu’il attendait. Comme si la chrysalide, au‑delà d’une simple enveloppe biologique, avait fonctionné, pour cette brave petite larve, comme une porte temporaire vers « ailleurs ».
Crédits :
Texte : Lætitia Paviani, autrice et éditrice, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx