Huangyijie Tu
DNSEP Art
L’entropie, en physique, désigne la tendance irréversible d’un système vers la dispersion et le désordre. Transposée dans le champ existentiel, elle devient une clé pour comprendre l’expérience de l’exil. Quitter son pays n’est pas seulement changer de géographie ; c’est altérer l’équilibre intérieur. C’est introduire dans son propre système affectif une force de déliaison.
Dans sa pratique artistique, dans le processus et dans le moment où elle arrête sa peinture, Huangyijie Tu travaille ces tensions, ces objets et éléments, ces espaces vides, ces transitions, ces personnes qui entrent et sortent de son existence, elle-même y compris. Faire apparaître, puis recouvrir, tout sera là, présent et invisible à la fois. Les certitudes, les appartenances et les langues se superposent sans coïncider ni s’annuler parfaitement. De ses propres mots, elle précise : « Ces éléments s’incluent en s’excluant, tout comme un esprit émancipé et une aliénation coexistent en moi. » Ce que l’on observe alors, ce n’est pas une disparition de soi, mais une redistribution des intensités. Mais pour une femme, cette redistribution ne touche pas seulement l’identité culturelle. Elle traverse aussi le corps. En Chine contemporaine, les normes de beauté féminine restent fortement codifiées : peau claire, silhouette fine, délicatesse contenue, retenue expressive. Le corps féminin y est un espace régulé, surveillé, optimisé — pris dans les injonctions sociales, médiatiques et économiques. La narration occupe une place importante dans l’œuvre de Huangyijie Tu. Pour l’installation, 花瓶姑娘 (la fille-vase), l’artiste raconte : « en 2017, dans la province du Shandong, il y avait un spectacle d'illusion où les gens pouvaient voir une fille dans un vase, à condition de payer un euro. Ce genre de spectacle existait déjà dans les années 1990, où le public pouvait payer 60 centimes pour que la fille chante une chanson. » Elle poursuivra cette analogie des vases, dans une série de potiches, décorées de motifs traditionnels chinois, portant les noms imagés de sa grande-mère Mansheng (donner plein de naissances), de sa professeure de lycée Lianxiang (l’odeur parfumée de lotus), ou de sa mère Shixiang (l’odeur parfumée du monde), ou d’elle-même Yijie (immaculée). Ces potiches sont accompagnées d’autres tableaux de femmes en cage, ou débordant de la stricte orthogonalité d’un lit traditionnel chinois. Le maquillage lui aussi trace des lignes, fixe des contours, discipline les couleurs, il organise le visible. Se démaquiller c’est interrompre la performance quotidienne du féminin. En faire une peinture, c’est exposer un masque et des ruines, c’est aussi s’en débarrasser, pour les regarder en face. Dans ses textes Huangyijie Tu cite une pièce de théâtre de Lloyd Suh The Chinese Lady (2018). Cette pièce est inspirée de la vie de Afong Moy amenée de Guangzhou aux États-Unis en 1834 et exhibée pendant cinquante ans devant un public blanc curieux, qui observe ses vêtements, sa manière de manger et ses pieds bandés. Des yeux qui la traversent comme un océan, sans la voir. « C'est beau de regarder quelque chose assez longtemps pour vraiment le comprendre. Mais c'est encore plus beau d'être regardée assez longtemps pour être comprise. »
Crédits :
Texte : Lætitia Paviani, autrice et éditrice, membre du jury de diplôme (art)
Photos : ©iso.ebabx